Le docu à Jérusalem, du tragique au comique
Un festival évidemment en résonance avec l'actualité.
 
         
  Par Annette LEVY-WILLARD et Jean-Pierre PERRIN

mercredi 31 juillet 2002


 
 
 

  Jérusalem, de nos envoyés spéciaux

ui savait que le chanteur Mike Brant, qui s'est suicidé à Paris en 1975 à l'âge de 28 ans, s'appelait en réalité Moshe Brandt, était israélien et fils de rescapés de l'holocauste ? Un documentaire (réalisé par Erez Laufer), présenté au Festival de cinéma de Jérusalem qui vient de s'achever, fait le portrait de l'ami de Sylvie Vartan et de la bande de Salut les copains, devenu une idole française sans parler un mot de français, dont l'icône «sex-symbol» cachait mal l'autre histoire, celle de la dernière guerre mondiale.

Israël, miroir brisé. Dans cette sélection des documentaires, le festival a donné le prix à Kaddim Wind, une chronique sur la vie des juifs marocains réalisée par David Benchetrit. Les propos tenus y sont si durs, si extrêmes, que l'on croirait entendre s'exprimer des radicaux palestiniens. Dénonciation accablante du sionisme, du racisme israélien au quotidien, de l'«apartheid» au sein de l'Etat hébreu. On y fait même l'apologie de l'Intifada contre l'establishment ashkénaze. Ceux qui parlent ? Les mizrahim, c'est-à-dire les juifs venus de pays arabes ou musulmans, tout particulièrement les juifs marocains. A travers l'itinéraire d'une poignée d'entre eux, on découvre la face cachée d'Israël. D'abord trompés par l'Agence juive qui vient au Maroc les trier comme du bétail, puis «esclaves» - c'est l'un d'eux qui emploie ce terme - dans la grande fabrique sociale israélienne, dès lors condamnés aux bidonvilles et bourgades au milieu de nulle part, ou alors «boucliers humains» dans les kibboutz de la ligne de front libanaise désertés par les autres communautés, les mizrahim crient leur colère, de la première à la dernière image, et le plus souvent contre la gauche israélienne.

Ce voyage à travers l'identité éclatée d'Israël, vaste miroir brisé où les mizrahim n'osent regarder de crainte qu'il reflète cet autre, cet impur, ce juif ombré d'arabe que l'élite leur demande de haïr et d'abolir en eux, est captivant. On suit notamment l'itinéraire d'une «Panthère noire» israélienne, qui incarne la révolte séfarade, et raconte que les consignes de la police israélienne, dans les années 50, étaient de briser les os des manifestants - ce que l'armée fera aussi bien plus tard lors de la première Intifada palestinienne. On y découvre aussi Arié Deri, l'ex-charismatique chef du Shas (parti des ultra-orthodoxes séfarades), avant son emprisonnement. Surprise : cet homme, associé au rigorisme religieux le plus étroit, témoigne pour son Maroc natal d'un tel amour et d'une telle nostalgie que l'on se demande si sa Terre promise n'était pas derrière lui.

Autre documentaire primé par le jury, Mon terroriste, de Yulie Cohen Gerstel. La réalisatrice, victime d'un attentat à Londres en 1978 quand elle était hôtesse de l'air pour El Al, s'interroge sur la haine et la peur. Elle rend visite à «son terroriste», emprisonné en Angleterre, reconstitue minutieusement son itinéraire et son environnement, avant d'envisager d'écrire une lettre pour soutenir sa mise en liberté. Mais le Festival de Jérusalem a aussi retrouvé l'humour sous la tragédie éternelle. La manifestation avait en effet passé une commande à dix-sept cinéastes, leur proposant de réaliser un court-métrage sur la «situation», terme employé pour parler de l'état de guerre actuel, qui n'a pas de nom. Les cinéastes se déchaînent. Ainsi, le film de Gur Bentvitch est un jeu vidéo où une lycéenne palestinienne joue contre un copain israélien. Elle active le personnage d'une terroriste, il lance les soldats à ses trousses, mais personne ne gagne : c'est time out juste avant l'explosion finale, et les mômes lâchent les manettes.

Calumet de la paix. «En tant que soldat d'une unité d'élite, je pense qu'une bonne pipe relâcherait sérieusement la tension au Moyen-Orient.» C'est l'une des réponses des Israéliens interviewés dans Soixante- Douze Vierges, le film de trois minutes (le temps d'une pipe ?) d'Uri Bar-On qui a demandé à ses compatriotes : «Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour la paix ? Jusqu'à sucer Arafat ?» Une jeune fille répond franchement à ce sondage politique : «Oui... je ferais une pipe à Arafat mais il doit promettre d'éliminer le terrorisme et de ne pas éjaculer dans ma bouche.» Une étudiante, l'air sérieux avec des lunettes, n'est pas certaine de comprendre la question du cinéaste : «Vous voulez dire...» Choquée, elle réfléchit, puis, sur le ton d'un commentaire de texte du bac : «Oui, si cela amène la paix, je veux bien être la dernière victime, je suis prête à sucer le truc d'Arafat.» Un homme d'âge mur, moins optimiste : «Faire une pipe à Arafat ? Euh... après vous.» Un médecin, doctement : «Beaucoup de maladies vénériennes sont transmises par la fellation». Une fille très jolie: «L'année dernière, il aurait fallu sucer seulement une vingtaine de mecs mais, aujourd'hui, cela ne suffit plus, il faut au moins en sucer des centaines.» On note également l'analyse du partage des responsabilités dans la crise. Comme ce jeune homme : «Vous dites Arafat, mais j'entends Sharon», ajoutant : «Je suis aussi prêt à faire une pipe à Sharon.» A crise régionale, réponse globale : «Pour la paix, je sucerais tous les membres du gouvernement de Syrie, d'Egypte, du Liban, d'Iran, de Jordanie...» Enfin, ce constat courageux sur le processus de paix : «Si la voie orale n'a pas marché avec Arafat, je suis prêt à emprunter la voie anale pour la paix.».

 
 
           
 
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